Dans les années 40, auriez-vous été un héros ?

Au lendemain de la manifestation pro-palestinienne à Paris qui s’est terminée par des « mort aux juifs », et où un grand nombre de manifestants ont tenté de forcer l’entrée d’une synagogue pour la saccager ou pour casser du juif, je suis très inquiet.

Merah, Nemmouche, et maintenant ces débordements qui auraient pu se terminer en tragédie, je crois qu’il est temps d’appeler un chat un chat. L’antisémitisme qui prolifère dans les banlieues, chez les musulmans principalement (mais pas seulement, il suffit d’aller devant le théâtre de la main d’or un soir de spectacle de Dieudonné pour le réaliser), et qui se nourrit du conflit au Proche-Orient pour justifier son existence est une triste réalité qui n’a pas fini de faire des victimes.

L’occupation, la collaboration, le gouvernement de Vichy, tout ça est loin maintenant mais pourtant hier, en 2014, des juifs ont du se cacher dans une synagogue pour ne pas se faire lyncher. Et ce qui est assez ignoble de surcroit, c’est qu’il a fallu attendre que le premier ministre réagisse pour que les journaux (l’AFP en première ligne) daignent relayer l’information (de manière édulcorée d’ailleurs)! A quel moment ont-ils tous pensé que ceci n’était pas important ?

Que nos gouvernements soient de gauche ou de droite, nous avons la chance aujourd’hui de vivre dans une France qui protège ses juifs, au même titre que tous les français d’autres confessions. Nous avons aussi la chance de pouvoir critiquer, s’indigner, condamner ou simplement exprimer sa solidarité sans risquer d’être exécuté. Et les moyens que nous avons (Facebook, Twitter, les blogs, les commentaires sur les sites d’informations) pour s’exprimer sont simples et accessibles à tous. Et pourtant 24h après les faits, rares sont les réactions des non juifs. Sur mes 438 amis Facebook (pourtant probablement jewish friendly pour la majorité) seuls 3 non juifs se sont exprimés sur le sujet. Chez les politiques, ça n’est pas la bousculade non plus pour condamner avec la plus grande fermeté ce qui s’est passé hier. Je ne parle même pas des commentaires sur les sites d’informations qui sont à vomir. Pourquoi cette indifférence et cette passivité ? Faut-il expliquer que ce qui se passe au Moyen-Orient n’a rien à voir avec les juifs de France ? Que même si une grande majorité de juifs soutiennent Israël, ça n’est pas une raison pour les bruler même si l’on est pro-palestinien ? Condamner sans reserve (et sans mettre dans la même phrase une condamnation d’Israël pour nuancer parce que ça n’a rien à voir !) ces actes ne fait pas plus de soi un pro-juif qu’un pro-musulman. C’est simplement prendre ses responsabilités quand la République a été souillée de la sorte.

Si des musulmans avaient du se cacher à l’intérieur d’une mosquée pour ne pas se faire massacrer par des juifs enragés hurlant « mort aux arabes », ma première réaction, après avoir gerbé, aurait été de condamner, de me soulever, de me désolidariser d’un tel comportement.

Je me suis souvent demandé en repensant aux années terribles de la secondes Guerre Mondiale, comment les gens ont-ils pu laisser faire. Et je suis persuadé que la majorité des Français non juifs aujourd’hui se le demande aussi tant ce qui s’est passé il y a 70 ans parait surréaliste. Mais face à l’indifférence que je constate depuis hier, alors qu’aujourd’hui être un héros « 2.0 » est beaucoup moins risqué, je visualise parfaitement.

Je suis un juif français, arrière petit-fils de déportés, qui doit son existence à un voisin catholique qui a empêché ses grands-parents de rentrer chez eux alors que la gestapo les attendait. C’était un héros qui a risqué sa vie pour sauver des juifs. Il ne fait aucun doute que ce voisin, s’il avait été de notre époque, aurait largement réagi et rejeté ce qui s’est passé hier. Vous vous demandez peut-être si vous auriez été un héros dans les années 40. Si tout ce qui s’est passé hier vous a rendu indifférent, vous avez votre réponse.

Je ne m’appelle plus Frank-David Colin

J’ai reçu ce matin une lettre signée par le Premier Ministre Manuel Valls et la Garde des Sceaux Christiane Taubira. Je ne m’y attendais pas et ça m’a bouleversé.

Je m’appelle Frank-David Colin. Mon grand père paternel s’appelait David Cohen. Il a changé son nom en Colin (très proche visuellement de Cohen dans sa signature) quelques années après la guerre.

Ses parents, deux de ses trois frères, sa belle sœur et sa nièce de 3 mois ont été raflés, dans leur appartement du boulevard de Courcelles, à Paris, le 14 août 1943 par la Gestapo qui cherchait des résistants cachés dans l’immeuble. Ne les trouvant pas, c’est en repartant qu’ils ont vu le nom de Cohen dans l’immeuble et les ont arrêtés. Ils ne sont jamais revenus des camps de la mort. Mes grands parents qui étaient en promenade ont été sauvés de ne pas avoir été là.

Traumatisé par cette tragédie, mon grand père a toujours souhaité cacher son judaïsme. Mon père n’a jamais souhaité récupérer son nom d’origine, pour ne pas aller à l’encontre de la volonté de son père.

Depuis mon enfance, face aux moqueries permanentes liées à mon nom de famille, je souhaitais récupérer mon vrai nom. Sans vraiment mesurer les graves raisons qui avaient poussé mon grand père à changer de nom, j’attendais mes 18 ans avec impatience pour faire cette demande.

Dissuadé et découragé devant la complexité d’une telle démarche par des personnes éclairées sur le sujet (je me souviens en avoir parlé avec un avocat au Conseil d’Etat), ça n’est que quelques mois avant mon mariage que j’ai décidé de tenter ma chance et de faire une demande au Garde des Sceaux. Je ne souhaitais pas que d’autres personnes, ma femme, mes enfants, ne portent ce nom.

Je suis non croyant. Je ne pratique pas. Je mange du porc. Il m’est même déjà arrivé d’en manger le jour de Kippour et pourtant mon identité juive fait partie de moi, elle est dans mes tripes. Je combats tous les jours l’antisémitisme et la haine d’Israel de plus en plus présent dans notre pays. Je ne peux pas me cacher. Je ne veux pas.

Voilà plus de 3 ans que j’avais fait cette demande sans avoir la moindre nouvelle. J’avais fini par baisser les bras. Et pour être honnête, l’affaire Merah et la déferlante de relents antisémites depuis l’affaire Dieudonnée m’ont presque convaincu qu’il en était mieux ainsi. Vivons heureux, vivons cachés ? Mais ce matin j’ai reçu cette lettre signée par Christiane Taubira, cible de tant de racisme depuis qu’elle est garde des Sceaux et par Manuel Valls qui a lutté avec détermination contre Dieudonnée. Ca m’a rempli d’espoir. La plus haute autorité de la justice française en m’autorisant à récupérer mon nom m’encourage à le porter avec fierté. C’est une page sombre qui se tourne dans l’histoire de ma famille et je ne peux m’empêcher d’y voir un symbole de victoire.

Je ne m’appelle plus Frank-David Colin mais Frank-David Cohen.